Le potier, l’artisan qui reçoit et donne la vie

Voici une magnifique réflexion de François Cheng, poète et écrivain français d’origine chinoise, consacrée aux potiers.

 

A lire jusqu’au bout, à méditer… Nous avons aujourd’hui tellement besoin de retrouver des racines…

 

 

 

 

« Un jour de février – comment l’oublier ? -, nous faisions une excursion jusqu’à une clairière, à une dizaine de kilomètres de la ville. Nous passâmes l’après-midi à visiter une fabrique de porcelaine, à regarder les artisans, absorbés corps et âme dans leur travail, actionner à l’aide du pied le plateau tournant et modeler des deux mains l’argile tendre et docile. Un après-midi entier, à admirer leurs gestes habiles et caressants, infiniment délicats et précis. Gestes transmis  de génération en génération depuis toujours, depuis ce moment inaugural où, fixé sur un terroir, le Chinois a découvert le pouvoir magique de modeler et de cuire la matière pour la transformer en ustensiles propres aux humains. Un après-midi entier donc, à regarder ces façonneurs de bronze et de procelaine. Un peuple à la parole brève et aux gestes longs, peu doué pour le discours, et dont le génie reside dans les mains et dans les pieds, mains et pieds sortis de l’argile, couleur d’argile.

Par leur actes cent et mille fois répétés, ces artisans perpétuent un mouvement circulaire, qui répond fidèlement au mouvement de la rotation universelle. Mouvement apparemment monotone mais chaque fois renouvelé, subtilement différent. C’est ainsi que l’Univers lui-même, mû par une nécessité née de soi, a dû commencer ; c’est ainsi probablement qu’il finira.

Ce cercle spatial qu’effectuent les mains en connivence avec l’argile  posée sur le plateau tournant, aussi parfait, aussi ennivrant soit-il, me fascine moins qu’un autre cercle invisible qui me frappe comme une révélation. Ces mains nées de l’argile orginelle, qui ne sont autres qu’argile, un jour se sont pourtant mises à malaxer et à façonner cette même argile, à en faire quelque chose d’autre qui n’avait jamais existé auparavant, qui était l’emblème même de la vraie vie. D’où venait ce mystère ? Comment l’argile inerte a-t-elle été capable de susciter des mains aussi habiles, et surtout de les inciter à tendre vers un état rêvé qui la dépasse ? A moins que l’argile ne fût pas seulement argile, qu’à son insu elle eût gardé de quelque humus originel suffisamment de désirs virtuels, lesquels n’auront de cesse qu’ils ne soient accomplis ?

Ces mains donc, ces mains humaines qui utlisent comme un instrument l’argile dont elles sont issues, sans savoir qu’elles ne sont elles-mêmes que l’instrument de l’argile. Cercle mystérieux, cercle enchanteur, tournant sur lui-même sans cesse. Voilà qu’en tournant, la forme apparaît, d’abord hésitante, tremblante, puis elle s’affirme dans une volonté consciente, comme émergeant de sa résolution d’être, en vue d’une existence pleine. Car dès le premier instant, tout est déjà là, comme un foetus d’enfant dans la matrice maternelle. Un corps d’emblée constitué et non une addition successive d’éléments. Captant la clarté du jour, cherchant son équilibre entre grâce et fermeté, puis se décidant enfin, frayeur et joies mêlées, à prendre forme définitive. A voir cette forme qui émerge du tas d’argile, on éprouve l’impression d’assister à la miraculeuse apparition de la vie ou de l’être humain sur terre. Le mythe chinois ne dit-il pas justement que le Créateur a mélangé l’eau et l’argile pour façonner l’homme et la femme ?»

François Cheng, Le Dit de Tian-Yi, 1998 (Livre de Poche, pp. 161-163) 

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